L’animal de la piscine

Elle s’assit sur le rebord de la piscine, contemplant l’espace vide qui longeait son regard. Les pieds dans l’eau, un animal marin aux yeux de chat la regardait depuis le fond de la piscine.
– Tu m’as menti, dit-elle à la petite bête. Tu n’existes pas en réalité.
L’animal farouche souleva les sourcils, comme désespéré des élucubrations de la jeune femme. Il lui répondit :
– Pourquoi es-tu toujours si pressé de tout connaître et de tout savoir ? J’existe, puisque tu me vois.
Elle considéra la chose et se replongea dans ses pensées, définitivement épuisée par le chemin parcouru jusqu’ici.
– Je suis pressée parce que je m’ennuie, tu le vois bien. Et puis, je vois bien que tu n’existes pas, au fond. J’ai changé, j’ai cru qu’autour de moi tout était transfiguré ; mais en vérité, je suis la seule à avoir changé. Je le vois bien, maintenant : mon monde a changé, mais le monde des autres est resté le même. Je ne suis plus la même personne et personne ne peut le savoir. Tu comprends cette peine ? Je suis seule à te voir, personne ne voit d’animal marin aux yeux de chat au fond d’une piscine, parce que ça n’a pas de sens.
Le petit animal farouche fut d’abord troublé par ces réflexions.
– Tu réfléchis trop, ma pauvre… J’en perds le Nord dix fois par nuit. Si tu me vois, cela veut dire que j’existe, non ? Ce que tu vois existe, et ce que tu ne vois pas n’existe pas, ou pas encore. C’est simple ! Zut…

Elle était fatiguée. Fatiguée, épuisée par cette toute petite bête peureuse qu’elle voyait vivre au fond de la piscine. Elle avait d’immenses oreilles bleues, un corps frêle et des petites pattes qui la faisait courir très vite. Elle savait bien qu’un tel animal ne pouvait pas exister, que ce n’était pas rationnel, que ce n’était pas prouvable, que ce n’était pas mathématique, que ce n’était pas… Elle mourrait de penser.
L’animal s’agitait dans l’eau. Il ne la comprenait pas. Pourquoi ne plongeait-elle pas pour nager avec lui si elle avait encore des doutes sur son existence ?
– Pourquoi ne plonges-tu pas pour nager avec moi, si tu as besoin de vérifier mon existence ?
Elle considéra la question un instant, et répondit :
– Ce n’est pas rationnel de plonger pour nager avec un animal marin typique des contes fantastiques. Ça n’a rien de logique, tu vois. Et je ne voudrais pas détruire l’Univers entier avec une pensée folle.
Le petit poisson aux yeux de chats avait de lourdes larmes, à son tour, sous ses yeux. Elles ne se voyaient pas car elles se confondaient avec l’eau. Il n’avait pas le pouvoir de sauter hors de l’eau pour s’assurer que la jeune femme existait bel et bien : il était persuadé qu’il était un poisson, et comme il était un poisson, il ne survivrait pas longtemps au contact de l’air.
– Je suis embêtée, tu vois.
– Je le suis encore plus, répondit-il.
Ils se regardaient dans les yeux, contemplant leur propre regard dans le regard de l’autre.
– Je suis persuadée que tu existes, tu sais, dit le poisson.
– J’en suis persuadée aussi, dit la jeune femme. Mais tu ne me vois pas.
Le poisson réfléchit un instant. La bonne blague ! Lui ne la voyait pas ? Il ne voyait qu’elle. Il ne regardait qu’elle, elle était le seul centre de son intérêt, sa priorité absolue en chaque circonstance.
– Tu me prends encore pour une jeune femme. C’est toi, en vérité, qui ne crois pas en mon existence. J’ai des pouvoirs magiques, moi aussi.
Le poisson la regarda et éclata de rire. Il le savait bien ; il l’avait toujours su ! Mais pourquoi croyait-il, lui, qu’il était un poisson ordinaire aux yeux du monde et aux yeux de la Princesse ?
– Je vais te laisser à tes méditations de poisson, jeune fantastique chat des mers. Tu avais raison : tu n’existes pas en réalité ; ou bien c’est moi qui n’existe pas, et puis zut… Elle était vraiment fatiguée.
Le poisson-chat sourit. Elle était drôle, quand elle s’y mettait !
– Pourquoi ris-tu ? demanda t-elle, grave soudain.
– Je ne ris pas, je te regarde.
– Tu n’es pas un poisson, imbécile. Tu es une créature fantastique, un animal marin unique qui vient d’une grande lignée mythologique, et tu le ne vois même pas ! Tu es bloqué dans une piscine qui ne te montre jamais ton propre reflet, et même le fond de mes yeux n’arrive pas à te faire voir qui tu es… C’est pourquoi je doute de ta réalité.

L’animal mythique et la princesse se regardaient souvent dans les yeux, comme miroirs solitaires, mais la fine couche trouble de l’eau de la piscine empêchait leurs regards de se rencontrer vraiment. Ils ne le savaient pas, mais ils n’avaient jamais vu le regard de l’autre autrement que déformé.

– Pourquoi ne plonges-tu pas, maintenant ? demanda le poisson.
– Parce que je n’y crois pas. Je ne crois pas qu’un animal marin magnifique et mythique puisse exister. Je te l’ai déjà dit.
Il pleurait, et elle aussi.
– Et toi, pourquoi ne plonges-tu pas en dehors de ta piscine ? demanda la jeune femme.
– Tu le sais aussi. Je ne crois pas qu’une princesse de ton rang puisse sérieusement parler à un poisson.
Elle pleurait, et lui aussi.

La légende raconte que l’embrouille entre les deux compères s’effaça au bout d’un millier d’année. Quand l’un et l’autre, enfin, comprirent que l’autre était un poisson et une jeune fille.
Mais la légende raconte encore qu’un jour, épuisés par cette discussion sans fin, l’animal mythique sauta hors de la piscine et la jeune princesse plongea dans la piscine. Leur peur de la mort ou de la folie s’était éteinte. On raconte que, se voyant pour la première fois, ils se reconnurent et se mirent à exister vraiment.

« Il n’est peut-être pas une personne, si grande que soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus formellement. »
A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann (1913)

Ariane Vitalis