Comment devenir un ange ?

Les anciens ont dépeint les anges comme des hommes avec des ailes, mais ils n’en ont pas besoin, bien qu’ils aient des pieds et des mains comme les hommes, mais d’une sorte céleste.
Jacob Böhme, Aurora, XII, 83

Dieu est l’unité et la multiplicité; (…). Or, de même que Dieu est à la fois un et plusieurs, chaque créature de Dieu est à la fois une et multiple. (…). Donc de même que Moïse appelle Dieu Aelohim, de même il appelle tous les hommes Adam. Aelohim veut dire Lui-des-Dieux, c’est-à-dire l’Être des Êtres. Adam veut dire l’homme universel, l’humanité, le genre humain, c’est-à-dire l’homme qui est en même temps les hommes, comme Dieu ou l’Être est en même temps les Êtres.
P. Leroux, De l’Humanité, de son principe et de son avenir. t.2, 1840, pp. 986-987.


Et si nous pouvions devenir des anges ? L’homme ailé apparaît dans toutes les cultures, il symbolise l’homme libéré, supérieur. L’ange représente l’essence sacrée des individus. À mon sens, devenir ange est un acte de courage. Devenir ange signifie devenir un être pur, affranchi des affres de son orgueil, en contact avec propre quintessence. Cela impose de laisser derrière soi la coque de ses origines, d’accepter la volatilité de la matière, sa propre vulnérabilité, et l’immensité de notre ignorance. Un homme ayant réussi à créer un lien stable et sain avec sa nature profonde, qui ensuite parvient à transcender ce lien pour le rendre universel, réalise, à mon sens, sa nature angélique. Il dépasse la notion d’individualité, et ce faisant, accède à l’humanité toute entière, pareil à une « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part »(Pensées de Blaise Pascal). Créer en soi une ouverture universelle de cette nature — ou seulement en avoir la volonté — est une ambition spirituelle que les libres penseurs, les croyants et les athées peuvent partager.

Est-il possible de donner chair à un ange ? N’est-ce pas lorsqu’on lui donne corps qu’il disparaît ? En théorie, les anges sont des êtres immatériels parfaits, de purs esprits, opposés à l’être corporel et imparfait que nous sommes. Un bel impossible, donc.
Mais admettons qu’il soit possible d’incarner un ange avec un corps comme le notre. En pratique, comment peut-on en reconnaître un lorsqu’on le croise ? Dans ce cas, ce qu’on appelle ange est un être humain en adéquation avec sa nature spirituelle. Ses intentions et ses actes sont le reflet de ses aspirations profondes. Il est intègre, authentique, et en phase avec ses capacités innées. Homme ou femme, le genre importe peu. Ses actions sont au service d’une réalité bien plus grande que la sienne, qui le dépasse. Un ange a raffiné sa nature et ses talents, et les a mis au service du développement positif du monde. Avec humilité. Il est voué à faire ce qu’il fait, ses actes sont justes et utiles, ils nourrissent l’humanité, élargissent le discernement, permettent des réactions en chaîne profitables. L’ange ne retire de ses actes aucune fierté, la fierté est hors-propos : il partage ses actes avec le monde car il est juste de le faire, en conformité avec sa nature. Devenir un ange, c’est transcender la petitesse de sa condition humaine.

On représente les anges avec une paire d’ailes. Les ailes permettent de se déplacer dans l’espace rapidement, et surtout, de prendre de la hauteur. S’élever donne une vision large, plus subtile. La vision d’ensemble réduit l’envergure des évènements, désenfle les sensations, redonne aux choses leur dimension relative en les inscrivant dans une globalité. Paradoxalement, il est important de plonger dans le petit pour mieux saisir ensuite les subtilités de la vision globale, où certains détails s’effacent ; connaître leur existence permet de ne pas se leurrer lorsque la distance les supprime. Les mandalas en sable tibétains sont la parfaite illustration du processus d’élévation : de nombreuses heures sont passées à créer les motifs en sable, le nez rivé sur le détail jusqu’à ce que l’ouvrage soit terminé et qu’on puisse en saisir l’ensemble.
Certains êtres sont physiologiquement limités à une micro-vision. Le cochon, par exemple, ne peut lever entièrement la tête. Sa perspective est linéaire, son univers purement horizontal. Un animal rase-motte. Bien que pouvant facilement lever la tête, nous avons nous aussi une vision restreinte de la réalité ; à la façon du myope, seul au centre d’une bulle de netteté limitée, nous ne percevons que les parties du monde situées à notre proximité. Pour élargir la bulle, il est nécessaire de prendre de la hauteur. Les ailes des anges sont une métaphore de la volonté d’évoluer, du besoin de transcender sa propre réalité. Aspirer à s’élever de la sorte restaure au coeur de soi la part immanente de sacré, celle que les contraintes de la civilisation ont bafoué au profit du confort et du plaisir immédiat.
Il est sûr que vu sous cet angle, la réalisation de la nature angélique des hommes est souhaitable, sans distinction de langue, pays ou culture…

S’étourdir de liberté, chahuter avec les nuages, se laisser porter par la brise… Comment décoller ? Il existe probablement une multitude de façons d’y arriver, chacun crée sa route ; j’en ai élaboré une.
Pour pouvoir s’élever, un point de référence initial est indispensable. On ne s’élève que par rapport à une origine. Cette origine, c’est ce qui nous défini, notre vie passée, nos expériences, nos pensées, tout ce qui a été généré par notre interaction avec le monde et qui nous « colle » au sol. Plus le lien avec soi est fort, sain, stable et juste, et plus les racines seront puissantes. Un imposteur a aussi peu de pied que de tête. Élever une cime oblige à se poser sur de solides fondations, sous peine de se brûler les ailes, comme l’imprudent Icare.
En vue du décollage, il faut accepter d’abandonner définitivement le passé derrière soi. Lorsque le présent est le seul référent tangible, chaque nouvel acte ­devient la somme de notre existence. C’est là que sont les racines. La sublimation du moi commence alors d’elle-même. L’actualisation permanente de l’identité de l’individu dans le moment présent dissout progressivement l’égo, qui n’a plus de prise pour se développer car la réalité le supplante sans équivoque. Les scénarios, images et croyances tombent un à un, jusqu’à l’essence. C’est là, dans la simplicité la plus totale, qu’existe l’ange.

Soudain il se sentit différent. Les interstices entre ses orteils laissaient filer des rubans d’air, qui s’engouffraient le long de sa colonne jusqu’à lui chatouiller le creux de la nuque. Pris de vertige, il tourna la tête et la vit : l’aile. Une grande aile duveteuse, vibrante, dessinée dans l’espace, puis une autre, lumineuse. Ses yeux chutèrent, le vide sous ses pieds le traversa. Ange, il était ange ! Prit d’une impulsion explosive, il vrilla dans le ciel telle une comète. C’est là qu’il prit conscience que son mouvement avait déplacé le ciel, mais que lui était resté immobile.

Un homme devenu ange est partout simultanément, son humanité est universelle. Il a, en quelque sorte, acquit le don d’ubiquité. À l’ère où la technologie développe l’ubiquité numérique, on pourrait peut-être envisager de s’intéresser à l’ubiquité spirituelle, qu’en pensez-vous ?


Laurie Thinot